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Portrait

Article publié le 4 mars 2015

Jacques Dupont « Tant que les vignerons ne bougeront pas... »

« La France a deux grandes spécialités : son vin et sa capacité à dénigrer le patrimoine national. La loi Evin réunit les deux. » On peut lire ces lignes dans Invignez-vous ! (Grasset, 2013), le livre « coup de gueule » de Jacques Dupont. Le responsable des pages vins du magazine Le Point, ardent défenseur des vignerons, continue de lutter contre le poids du lobby anti-alcool. Initiateur, avec son magazine, des rendez-vous Vino Bravo dont la troisième édition se tiendra à l’automne à Reims, après Bordeaux et Dijon, il en appelle à une mobilisation positive de la filière. Entretien.

Jacques Dupont, vous m’avez dit, en préambule, que vous étiez agacé…

On est très content parce que l’on vient de fêter la vente de 24 rafales à l’Égypte. Au bout de combien d’années ? A côté de cela, on a, à portée de la main, une pépinière de PME qui fonctionne sans rien demander, sans subventions, sans voyages dans les avions présidentiels. C’est une filière qui marche bien et on la détruit sous des prétextes hygiénistes. Ce qui est scandaleux dans cette histoire, c’est le raisonnement du lobby anti-alcool en France. Il estime que s’il y a des alcooliques dans ce pays, c’est de la faute de l’alcool. Si on interdit l’alcool, on trouvera d’autres substances. Et on sait que la prohibition ne fonctionne pas. En revanche, on ne se demande pas pourquoi il y a des alcooliques, pourquoi il y a des addictions… Qu’est-ce qui fait qu’un individu devient alcoolique  ? Est-ce uniquement la consommation d’alcool, ou bien est-ce que la consommation d’alcool excessive est la conséquence de sa place dans la société, de sa solitude, de sa misère, de son isolement  ? On sait bien que l’on trouve plus d’alcooliques dans les zones où il y a de la misère sociale que dans les caves et les celliers, quand même ! C’est très agaçant de voir une filière mise à mal par des gens qui raisonnent comme ça. C’est dramatique. C’est inimaginable qu’au XXIe siècle, on se pose ces questions.

Je ne suis pas le seul à me les poser. J’ai cité le philosophe André Comte-Sponville qui critiquait un texte de l’Organisation mondiale de la santé lequel disait que la santé, cela n’est pas uniquement le bien-être physique, mais aussi le bien-être moral et la place de l’Homme dans la société. Et cela n’est pas une affaire de médecins, ça.
Si quelqu’un vit mal sa place dans la société, il peut trouver des réponses dans l’engagement associatif, syndical, politique, par exemple, commentait avec raison Comte-Sponville, mais cela ne relève pas du domaine médical. L’ensemble du corps médical, aujourd’hui, pense comme moi. Mais c’est un corps silencieux. Donc effectivement, tout cela m’agace profondément.

Dans votre magazine, avec Vino Bravo, et partout où l’on vous invite à vous exprimer, vous trouvez une écoute, on estime en général que votre parole, et celle de nombreux défenseurs du vin, est de bon sens. Pourquoi le message que vous relayez ne semble peser d’aucun poids face au lobby anti-alcool ?

Les anti-alcools, en premier lieu l’Anpaa délivrent des chiffres faux, disent des mensonges. Par exemple, la Haute autorité de la santé dit que l’on peut boire deux à trois verres de vin par jour, c’est même plutôt bénéfique pour la santé. Message confirmé par le Haut conseil à la santé publique. Et on trouve dans les textes du ministère de la Santé que l’alcool est cancérigène. Point final. C’est faux, cela a été démenti, mais on continue à le dire. On continue à dire que l’alcool fait 49 000 morts par an en France en s’appuyant sur un rapport bidon de Catherine Hill (épidémiologiste, Institut de cancérologie Gustave Roussy, ndlr). Tout le monde sait, y compris l’Institut national de cancérologie, qui a démenti ce rapport lors de la première édition de Vino Bravo à Bordeaux en 2013 : ces chiffres sont faux. Ils ne reposent pas sur des statistiques réelles mais sur des évaluations réalisées à partir de la consommation. C’est le monde à l’envers.

Le monde viticole fait face à une espèce de secte qui bénéficie d’une importante dotation d’argent public et qui fait sa loi au sein du ministère de la Santé. Et nos politiques, dont le courage n’est peut-être pas la première qualité, n’osent rien dire. Ils ont tellement peur de ces gens-là qu’ils n’osent rien dire. Depuis quelques semaines, on entend resurgir les arguments du lobby anti-alcool, on entend de nouveau les projets comme l’interdiction de publicité sur Internet, la limitation sur les radios en journée et le week-end, et on entend pas les politiques. On a Laurent Fabius qui dit qu’il faut encourager l’œnotourisme, c’est très bien, mais comment fait-on si on ne peut pas parler du vin ?

Comment, d’après-vous, l’Anpaa réussit-elle à peser autant face à la filière viticole et ses 500 000 acteurs en France ?

C’est d’abord une histoire de gros sous. L’Anpaa peut compter sur un peu plus de 76 millions d’euros de fonds publics, dotation globale : 62,7 millions d’euros, subventions : 13,5 millions d’euros (chiffres 2013, ndlr) - ce qui confère donc des moyens considérables pour mener des actions en justice, payer des frais d’avocat, faire du lobbying. L’Anpaa gère toute l’alcoologie en France, cela inclue tous les centres de désintoxication, ce qui rapporte aussi beaucoup d’argent. Je fais une parenthèse  : quand Olivier Ameisen a publié son livre sur le baclofène (lire encadré), il a d’abord été très surpris de constater qu’aucun des alcoologues réputés ne reprenaient ses travaux. Quand j’ai discuté avec lui, il m’a dit qu’on était dans un contexte similaire au vaccin BCG. Si l’on invente un médicament qui permet de sauver des vies, avec un accompagnement psychologique, bien sûr, on supprime des lits d’hôpitaux, on supprime des revenus pour beaucoup de gens…

Le lobbying n’est-il pas d’autant plus efficace qu’il s’appuie sur la loi Evin ?

Si l’on en croit les chiffres, l’alcoolisme a augmenté en France avec la loi la plus répressive d’Europe. C’est donc bien un échec. Ne pouvons-nous pas nous poser d’autres questions ? Est-ce que l’interdit est une bonne réponse, ou bien est-ce plutôt l’éducation ? En interdisant de parler de vins et d’alcools dans les médias, on interdit l’éducation. La France est tout de même le pays de la gastronomie, et à l’école, on ne parle jamais de gastronomie. Seule la Semaine du goût, financée par le sucre, propose de l’éducation, et c’est une bonne chose. Et d’ailleurs, lors de la Semaine du goût, on fait bien évidemment de la prévention, on éduque les enfants aux risques liés à l’excès de sucre.

Comment l’Italie, où un programme universitaire forme les étudiants à la connaissance du vin depuis dix ans, ou encore l’Espagne, qui a lancé en 2012 une campagne de communication sur la consommation responsable, font-elles ?

Il n’y a pas, ni en Italie, ni en Espagne, de lobby anti-alcool tel qu’on le connaît en France. Ces pays ont des lois beaucoup moins répressives. Et pourtant la baisse de la consommation est identique en Espagne, en Italie en France. Mais chez nos voisins du sud, on a préservé le vin comme élément de la culture latine, on assume que le vin fasse partie de notre histoire, et on doit la préserver. Le vin n’est pas seulement considéré comme une molécule d’alcool.

Les vertus pour la santé, prouvées scientifiquement, et la réussite économique des vins français, le champagne en premier lieu, ne suffisent pas à amenuiser le discours anti-alcool ?

C’est scandaleux que cette filière qui fonctionne si bien ne puisse pas être soutenue. On est ravi que les vins réalisent du chiffre d’affaires à l’export, mais comment peut-on imaginer que l’export progresse quand l’activité n’est pas soutenue dans son propre pays ? On dit aux Chinois, aux Russes, aux Brésiliens « Buvez du champagne, buvez du vin », mais nous, ici, non, parce que ça donne le cancer ! Est-ce un message audible  ? Alors que tous les professionnels de santé du monde entier disent que le vin ne donne pas le cancer s’il est consommé avec raison, et même au contraire, le vin préserve des maladies cardiovasculaires. Mais cet argument est complètement oblitéré en France. Quel paradoxe ! Les études menées en cardiologie, sur le vieillissement des tissus, sur la maladie d’Alzheimer démontrent que le vin a des propriétés bénéfiques. Mais tout cela est gommé par les textes qui proviennent du ministère de la Santé. On y entend aucune nuance.

Quel regard portez-vous sur les politiques ?

Les élus de la République, ils ont la trouille ! De nombreux élus tiennent un double discours. Auprès des professionnels viticoles, auprès de prescripteurs, des gens comme moi, les politiques disent qu’ils sont tout à fait d’accord avec nous, que c’est scandaleux, qu’il faut faire quelque chose… Mais quand on va un peu plus loin, on entend des mêmes bouches qu’on ne peut pas toucher à la loi Evin, parce qu’il y aura en face le lobby anti-alcool. Manifestement, il pèse plus fort dans les urnes.

Vous paraissez très peu optimiste ?

Effectivement. Parce que je trouve que le monde viticole ne bouge pas. J’ai l’impression qu’il va se laisser plumer, et il ne dit presque rien. Ces milieux composés de professionnels qui ont beaucoup à faire, ils ont plusieurs métiers. C’est un monde assez individualiste. Il faut que les vignerons descendent dans la rue ! Pas pour arracher les grilles des préfectures, mais pour montrer ce qu’ils savent faire. Je rêvais de ça, une grande manifestation pour montrer les savoir-faire. Un peu à l’image de ce qu’avaient fait les Jeunes agriculteurs quand ils avaient moissonné un champ de blé sur les Champs Elysées. Le monde viticole a une grande richesse à faire savoir. Les vignerons ne sont pas obligés de défiler avec les enjambeurs, mais organiser une grande manifestation positive, oui, ça a du sens. Il faut dire aux Français qu’ils vivent dans le premier pays viticole du monde, que le vin, consommé avec sa tête, c’est bon pour la santé, que c’est un produit de la gastronomie, et que c’est un acteur économique fort, qui pérennise et crée des emplois, qui exporte partout sur la planète ! Tant que les viticulteurs ne bougeront pas, il ne se passera rien. Les politiques continueront de redouter le lobby anti-alcool, qui restera le plus fort. Il faut inverser le rapport de force. Qu’attendent les viticulteurs ? On les traite de dealers et ils ne disent rien ! Quand on entre dans les bureaux de l’Anpaa, le premier panneau que l’on voit dit « L’alcool, une drogue en vente libre ». On laisse dire cela ? On ne bouge pas  ? Les vignerons de champagne qui font de magnifiques cuvées qu’ils vendent chères, partout, parce que ce sont des produits haut de gamme, des produits de luxe, ce sont des dealers ? C’est incroyable… Alors c’est vrai, je suis agacé, un peu désabusé, mais je me bagarre toujours.



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