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Le dernier numéro

Article publié le 16 avril 2014

Parution du mois

Changement climatique : la viticulture trinque

L’année 2013 a relancé les inquiétudes des vignerons sur les effets du changement climatique sur leur activité. Dans toutes les régions, les observateurs constatent une plus grande fréquence des épisodes climatiques violents. Le programme Laccave de l’Inra [1]planche sur des scénarii d’adaptation de la viticulture à ces évolutions.

Depuis plusieurs années, la date des vendanges a gagné quinze à trois semaines d’avance en France. Sauf en 2013. Dans la plupart des vignobles, les premiers raisins ont été cueillis avec une quinzaine de jours de retard. Cas extrême en Champagne où elles ont débuté début octobre alors que, depuis une dizaine d’années, elles ont lieu plus tôt début septembre.

Partout, le printemps a été plus frais et plus pluvieux qu’à l’accoutumée. En Champagne, la côte des Bar a, à titre d’exemple, reçu le double de pluie d’une année normale. En Alsace, cela a provoqué « un débourrement et une mise à fleur tardifs », remarque Guillaume Arnold, chargé de mission technique au Comité interprofessionnel des vins d’Alsace (Civa). Du fait de la fraîcheur des températures, les conditions de floraison se sont déroulées dans des conditions critiques. Coulure et filage (développement de petites grappes) ont été au rendez-vous en Alsace ainsi que dans la vallée du Rhône et dans le Bordelais. L’année a, par ailleurs, été marquée par des incidents climatiques en série. Fin juillet, un couloir de grêle a traversé l’Entre-deux-mers, le Libournais et le Castillonnais affectant 24 000 hectares, et faisant plus de 30 % de dégâts. « Depuis le début des années 2000, la Gironde est régulièrement touchée par des épisodes de grêle, indique Philippe Abadie, directeur du service entreprise, développement et formation à la chambre d’agriculture. Ces phénomènes se distinguent par l’ampleur du nombre d’hectares concernés et leur violence. » Le vignoble a ainsi connu des événements comparables à 2013, en 2003, et en 2009. Coup du sort, quelques jours après la grêle, le 2 août dernier, un orage a noyé 24 000 hectares, dont 4 700 avec plus de 80 % de perte.

Ces différents aléas ont anéanti une partie de la récolte. En Alsace, elle enregistre un déficit de 30 % par rapport à 2012. La vallée du Rhône et la Gironde affichent une perte identique. Plus chanceuse  : la Champagne. « Les conditions climatiques ont été chez nous favorables au moment de la floraison », souligne François Langellier, chef de projet viticulture et technique au CIVC. Reste que 2013 relance les inquiétudes des professionnels sur les effets de l’évolution du climat sur le vignoble français. « Depuis deux décennies, il semblerait que le nombre d’incidents climatiques s’intensifie, bien que l’on ne dispose pas de suffisamment de recul par rapport au passé pour l’affirmer, observe Jean-Pierre Ramel, responsable du Centre d’information régional agro-météorologique et économique (Cirame) de Carpentras (Vaucluse). C’est, aussi, depuis cette époque que l’on parle de réchauffement climatique. »

Des gelées printanières plus fréquentes

Dans le vignoble champenois, les gelées de printemps paraissent ainsi de plus en plus fréquentes depuis le début des années 1990. « Elles se caractérisent par une chute du thermomètre en dessous de 15 °C, indique François Langellier. Les bois gèlent, les ceps meurent et la récolte en est affectée. » En 2000, 3 000 hectares ont été détruits au nord de la montagne de Reims. En 2003, le gel a causé 44 % de destruction dans le vignoble. En 2010, le cœur de la côte des Bar a été victime d’un épisode particulièrement sévère : les communes touchées l’ont été à plus de 50 %. 1989, 1990 et 1991 ont aussi été très meurtrières avec des pertes de 15, 30 et 34 % respectivement.  « Depuis 2003, tous les ans, 5 % du vignoble champenois est détruit par le gel de printemps », signale François Langellier. Il occasionne, en outre, des dégâts plus lourds qu’autrefois. « Cela ne vient pas du fait qu’il fait plus froid, ajoute-t-il. C’est au contraire directement lié au réchauffement climatique. À cause de ce dernier, la vigne débourre plus tôt. Aussi, lorsque le gel printanier s’abat sur le vignoble, il détruit les bourgeons sur son passage. » Selon lui, ce phénomène de gel printanier récurrent touche la plupart des autres régions viticoles septentrionales sensibles au gel printanier.

Les autres régions ont leur lot de catastrophes climatiques. En 2012, la vallée du Rhône a vu son capital récolte entamé par un gel hivernal particulièrement virulent, associé à des vents dépassant les 100 km par heure. Ces conditions survenues en février ont duré plus d’une semaine. « Les températures ont commencé par plonger au-dessous de 9/10°C, indique Nicolas Constantin, œnologue conseil à Inter Rhône. Sous l’effet du fort mistral, elles sont allées au-dessous des 16/20 °C. » Résultat des courses, dans les zones les plus ventées, 15 à 20 % des plus vieux grenaches ont péri. La perte de récolte a atteint jusqu’à 60 % dans les exploitations les plus gravement touchés.

En 2003, c’est une sécheresse extrême avec en juillet et août des températures de plus de 40 °C qu’a connu le vignoble rhodanien. « De nombreuses grappes ont brûlé, se souvient encore Nicolas Constantin. Les vinifications ont été particulièrement compliquées. » Un an auparavant, la vallée du Rhône avait reçu des seaux d’eau sur la tête alors que les vendanges s’apprêtaient à commencer. « En un jour, le vignoble de Châteauneuf-du-Pape a reçu 400 mm de pluie  », se remémore Nicolas Constantin. " Après ces intempéries, les taux d’humidité ont atteint 90 à 100 %, ce temps a duré une quinzaine de jours. Les raisins étant à maturité à ce moment-là, la pourriture s’est développée à la vitesse grand V.  »
Comme ses collègues des autres régions, il a l’impression que le nombre d’accidents climatiques violents se répète plus qu’autrefois depuis la fin des années 1990. « Au début des années 1980, on vendangeait plus tard, on encourait surtout des risques de pluie à l’automne. Aujourd’hui, on vendange dans de bien meilleures conditions. D’ailleurs, les beaux millésimes s’enchaînent à de rares exceptions près. Toutefois, les phénomènes violents semblent plus fréquents qu’autrefois. »

Les statistiques fiables manquent cependant pour en être sûr. Sur ce point-là aussi, tous les observateurs s’accordent. « Nous ne disposons pas de recul historique suffisant et de données susceptibles d’être comparées », remarque Philippe Abbadie. En Champagne, son collègue François Langellier ajoute : « Nous sommes sensibilisés à ces phénomènes cataclysmiques. De ce fait, nous les prenons d’avantage en compte. » Toutefois, les différents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) semblent confirmer le ressenti des observateurs dans les vignobles.

Selon cet organisme, l’augmentation de la température moyenne à l’échelle du globe, de 1 à 2 °C d’ici 2050, s’accompagne d’épisodes climatiques à caractère violent  : inondations, sécheresse, tempête, froid intense…
Parallèlement, l’analyse des dernières catastrophes en date démontre que les pratiques culturales peuvent limiter l’ampleur des dégâts dans les vignobles. « À la suite du gel de printemps survenu en 1996, nous nous sommes ainsi aperçus que les vignes conduites en cordon de Royat avaient plus gelé que celles ayant des dispositifs de taille longue, révèle François Langellier du CIVC. Les vignes taillées mi-décembre avaient aussi subi plus de dégâts que celles taillées plus tôt. »

La vigne, un modèle pour l’agriculture

C’est dans ce contexte que l’Inra a lancé, en 1992, le programme Laccave sur les impacts et les adaptations à long terme de la filière viti-vinicole au changement climatique. « La vigne et le vin constituent des marqueurs des bouleversements actuels du fait de la sensibilité de la vigne au changement climatique, explique Jean-Marc Touzard, directeur de recherche et économiste à l’Inra de Montpellier. Les résultats de ce programme pourraient, ainsi, nous servir de modèle pour l’adaptation des autres productions agricoles. » Ce programme qu’il met en place avec Nathalie Ollat, chercheuse à l’Inra de Bordeaux, a une vocation pluridisciplinaire. Il réunit une centaine de chercheurs chargés d’aborder les incidences du climat sur la vigne sous plusieurs angles : les incidences de la culture de la vigne sur le réchauffement climatique, les stratégies d’adaptation au changement, les enjeux économiques, sociaux et culturels. Les solutions d’adaptation sont envisagées à l’échelle de la région et remontent au national et international. Il apporte aussi des éléments de prospective.

« L’avancée des stades phénologiques va globalement se poursuivre, assure Jean-Marc Touzard. Mais, les changements vont varier en fonction des situations géographiques. Les zones méditerranéennes, Rhône, Provence, Bordeaux, vont connaître des périodes de sécheresse estivale accrue. Les zones septentrionales, Bourgogne, Alsace, Champagne, seront soumises à davantage de précipitations. » Ces évolutions vont modifier le profil des vins : augmentation du taux de sucre et d’alcool, baisse des acidités totales, modification des profils aromatiques, des intensités colorimétriques… « Ces effets sont bénéfiques aux régions les plus au nord, comme la Bourgogne, la Loire, l’Alsace, etc., ajoute le chercheur. Mais peuvent poser problèmes au sud. » Les entreprises vont aussi en faire les frais. « La baisse des rendements constatée dans les zones méridionales grève les coûts de production, souligne ainsi Jean-Marc Touzard. On peut aussi se demander si les consommateurs accepteront que le profil des AOC auquel ils sont habitués change ! » De même, le système des AOC pourrait être remis en cause ainsi que la hiérarchie des appellations au sein d’une même région…

La viticulture doit donc s’adapter. Les chercheurs du programme Laccave privilégient quatre pistes qu’ils doivent conduire de manière combinée. Primo, les innovations techniques : nouveaux cépages, nouveaux porte-greffes, nouveaux modes de conduite, recours à l’irrigation, etc. Secondo, la relocalisation des plantations dans des zones plus fraîches, par exemple en altitude pour atténuer les effets du réchauffement sur la physiologie de la vigne. Tertio, changer les règles à l’intérieur des cahiers des charges des appellations pour mettre en place ces adaptations. Enfin, développer les connaissances scientifiques dans chaque vignoble. « Aujourd’hui, la viticulture subit les variations climatiques, d’un millésime à un autre, remarque Jean-Marc Touzard. Elle doit définir des stratégies d’adaptation. »

Le groupe s’apprête à tester cinq scénarii stratégiques dans les régions viticoles. Ces travaux vont démarrer au second semestre. Parmi les hypothèses à l’étude : la situation figée, c’est-à-dire on ne fait rien. « Peu probable » selon Jean-Marc Touzard. La situation conservatrice consiste à s’adapter en garder le cadre institutionnel existant. L’innovation pour rester, la troisième piste, fait appel aux nouveautés dans tous les domaines, techniques, œnologiques, institutionnels… La viticulture nomade privilégie la relocalisation des vignobles dans des zones privilégiées. Enfin, dernier cas de figure, la libéralisation totale  : le vin est produit à l’échelle industrielle avec des moûts importés de différents pays. Une piste qui fait froid dans le dos…


[1] Inra  : Institut national de la recherche agronomique

Chantal Sarrazin

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